Financement citoyen dans les foncières : une histoire d’engagement et de liquidité !

Pendant longtemps, lever des fonds pour un projet immobilier à impact relevait presque du parcours d’obstacles. Encore plus lorsqu’on ne venait ni du monde de la finance, ni des grands réseaux d’investisseurs. Pour les foncières solidaires, qui cherchent à financer des lieux utiles socialement et écologiquement, la question n’était pas seulement : « Comment trouver des financements ? mais aussi Qui accepte de soutenir un modèle encore peu connu et peu rentable à court terme ? »

Chez ETIC, cette réflexion a façonné quinze années d’expérimentations autour du financement citoyen. Une conviction demeure : permettre aux citoyen·nes d’investir dans des projets à impact est essentiel. Mais cela implique aussi une responsabilité supplémentaire, notamment autour de la liquidité de l’épargne investie.

Quand les plateformes n’existaient pas encore

Il y a quinze ans, le financement participatif tel qu’on le connaît aujourd’hui n’existait pas encore. Les foncières solidaires qui souhaitaient ouvrir leur capital à des particuliers devaient composer avec un cadre réglementaire complexe et coûteux.

Pour réaliser une levée citoyenne, il fallait alors constituer une « offre au public de titres financiers », un dossier juridique lourd et onéreux, difficilement accessible à de petites structures émergentes. Une autre possibilité consistait à limiter le nombre d’investisseurs à moins de 980 personnes, mais cela obligeait à fonctionner quasiment au cas par cas.

Dans le même temps, les investisseurs institutionnels restaient difficilement accessibles. Les fonds d’investissement intervenaient rarement en dessous de 150 000 à 200 000 euros, et sans réseau dans la finance, il était très compliqué d’obtenir leur confiance.

Comme beaucoup d’entreprises engagées, ETIC s’est d’abord développée grâce à la « love money » : des proches (nos premiers salarié.es et locataires, quelques business angels), des soutiens convaincus par le projet, et quelques structures pionnières prêtes à prendre davantage de risques.

Les Cigales et les premiers financeurs engagés

À cette époque, les Clubs d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Épargne Solidaire — plus connus sous le nom de Cigales — jouaient déjà un rôle précieux dans l’écosystème de l’ESS.

Plusieurs Cigales sont ainsi entrées au capital d’ETIC dans les premières années du projet. Leur soutien allait bien au-delà de l’investissement financier : il s’agissait aussi d’un accompagnement humain, d’un réseau local et d’une forme de confiance essentielle pour des projets encore peu visibles.

Quelques acteurs spécialisés comme Garrigue ont également choisi de soutenir des structures à impact à un moment où peu d’investisseurs traditionnels s’y intéressaient encore.

En parallèle, certaines levées passaient par des réseaux spécialisés : concours de pitchs devant des business angels engagés sur les sujets écologiques ou l’entrepreneuriat féminin, rencontres locales, mobilisation de communautés militantes… Mais là encore, le cadre réglementaire limitait fortement les possibilités de communication publique.

Le financement citoyen : une exigence supplémentaire

Avec l’évolution de la réglementation et l’émergence des plateformes de financement participatif ces dernières années, les campagnes citoyennes sont devenues beaucoup plus accessibles.

Mais rendre l’investissement accessible au plus grand nombre implique aussi une responsabilité particulière.

Contrairement aux investisseurs institutionnels, les particuliers peuvent être beaucoup plus impactés par le manque de liquidité d’un placement. Dans une foncière solidaire, les investissements s’inscrivent souvent dans le temps long : acquisition immobilière, rénovation écologique, stabilisation économique des lieux… Les sorties rapides sont rarement possibles.

C’est pourquoi ETIC a toujours considéré aujourd’hui qu’il ne faut jamais prendre l’épargne citoyenne à la légère.

ETIC a ainsi créé un mécanisme de liquidité : en effet, depuis 2015, ETIC anime un processus de rachat d’actions. Chaque année, le groupe ETIC (et donc ses bâtiments) est valorisé, impliquant des audits indépendants, qui permettent d’en déduire la valeur de la part ETIC qui est communiquée dans nos rapports annuels. La société, lorsqu’elle parvient à lever plus de fonds que ceux dont elle a besoin pour financer ses opérations ou sa croissance, propose, sous couvert d’approbation de l’AG, de racheter elle-même des actions à ses associées souhaitant sortir du capital. Cela a permis, 7 fois de suite (2015 à 2019 puis 2021 et 2022) d’animer ce processus de liquidité : 98 actionnaires d’ETIC ont pu lui revendre leurs actions pour un montant totalisant 3,2 M€. La société traverse des difficultés de gouvernance puis de trésorerie depuis 2023, ce qui a mis un arrêt à ce processus que nous souhaitons reprendre dès que possible.

Lever des fonds auprès de citoyen·nes ne peut pas être uniquement un outil marketing ou un levier de communication. Cela suppose de penser en amont les mécanismes permettant aux investisseurs de récupérer leur argent dans des conditions claires et réalistes.

Certaines structures choisissent de proposer des rendements faibles compensés par des avantages fiscaux importants, notamment lorsqu’elles ont moins de sept ans. Mais ce modèle n’est pas toujours applicable à des structures plus matures.

Chez ETIC, plusieurs campagnes citoyennes ont été menées au fil des années avec des produits financiers différents :

  • des obligations via la plateforme LITA, avec une échéance de remboursement définie ;
  • des mécanismes de royalties, avec wedogood, permettant de partager une partie de la richesse créée par un lieu ;
  • des ouvertures de capital pour diversifier l’actionnariat.

Chaque outil répond à des besoins spécifiques.

Les royalties peuvent être particulièrement adaptées à des projets très ancrés localement, lorsque les investisseurs entretiennent une proximité forte avec le lieu et souhaitent participer à son développement concret.

Les obligations, elles, sont souvent plus pertinentes lorsqu’il s’agit de financer plusieurs projets à la fois ou de mutualiser les risques à l’échelle d’une structure.

Enfin, les campagnes citoyennes en capital peuvent devenir intéressantes lorsqu’une organisation souhaite embarquer largement sa communauté autour d’une vision de développement clairement identifiée.

Pourquoi ETIC a ralenti les levées citoyennes

Ces dernières années, ETIC a choisi de concentrer davantage certaines levées de fonds vers des investisseurs institutionnels, notamment dans le cadre du développement de projets d’envergure comme WIKIVILLAGE à Paris 20e.

La raison est simple : le coût et la complexité de gestion d’une levée citoyenne peuvent devenir supérieurs à ceux d’une levée institutionnelle, surtout lorsque les montants recherchés augmentent.

Au-delà des aspects administratifs, la gestion de centaines d’investisseurs particuliers demande un suivi important, des outils adaptés et une réflexion approfondie sur les conditions de sortie.

Aujourd’hui encore, le secteur manque d’infrastructures réellement adaptées à la liquidité des investissements solidaires. Demain, le développement de marchés secondaires ou de « bourses participatives » pourrait permettre de faciliter les échanges de titres entre particuliers et sécuriser davantage ces investissements.

Comment encourager un investissement citoyen plus responsable ?

Le financement citoyen reste pourtant un levier essentiel pour démocratiser l’investissement à impact et permettre aux habitant·es de participer concrètement aux projets de leur territoire.

Pour les personnes souhaitant investir dans des projets solidaires, quelques conseils se dégagent de l’expérience acquise ces quinze dernières années :

Passer par des plateformes spécialisées

Les plateformes permettent de sécuriser les opérations, d’accéder à des informations claires et de diversifier ses investissements.

Parmi les acteurs reconnus :

  • LITA : spécialisée dans les entreprises et projets à impact social et environnemental ;
  • MiiMOSA : orientée vers les projets agricoles et alimentaires durables ;
  • Wedogood : spécialisée dans les mécanismes de royalties et le partage de revenus.

Ces plateformes jouent aujourd’hui un rôle essentiel d’intermédiation et de pédagogie.

Diversifier ses investissements

Comme tout placement, l’investissement solidaire comporte des risques et immobilise souvent l’épargne sur plusieurs années. Diversifier ses investissements permet de mieux répartir ces risques.

Ne pas oublier les dynamiques locales

Les Cigales continuent également de jouer un rôle précieux pour soutenir des projets émergents.

Au-delà du financement, ces collectifs permettent de créer du lien entre habitant·es, entrepreneur·ses et structures engagées sur un territoire. Pour des projets en démarrage, cet accompagnement humain peut être aussi important que l’investissement lui-même.

Financer autrement, mais pas à n’importe quel prix

Le financement citoyen ouvre des perspectives puissantes pour les foncières solidaires : renforcer l’ancrage territorial des projets, démocratiser l’investissement, embarquer des communautés entières autour de lieux utiles.

Mais il implique aussi une exigence forte de transparence, de pédagogie et de responsabilité.

Après quinze années d’expérimentations, une conviction reste centrale : ouvrir l’investissement au plus grand nombre n’a de sens que si l’on construit aussi les conditions d’un investissement durable, compréhensible et réellement adapté aux citoyen·nes qui choisissent d’y participer.

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